L’écart est trop grand

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Les deux dernières campagnes de la Squadra Azzurra viennent tirer la sonnette d’alarme. Cela faisait 36 ans et 8 éditions que l’Italie n’avait pas été éliminée dès le premier tour de la Coupe du Monde et on peut dire que ça fait 6 ans que quasiment aucun italien de la jeune garde ne s’est affirmé au niveau international avec un succès individuel voir collectif. Ce problème ronge également notre club qui n’a pas réussi de la meilleure des manières la passation de génération et qui reste sur trois années sans titre, mais le véritable problème que cet article tend à démontrer est plus global. On ne peut estimer que les joueurs italiens ont subitement perdu à tel point de capacité ou de potentiel, ainsi c’est le système qui est fautif, un système archaïque qui n’a pas su évoluer et suivre les pays européens actuellement dominant, comme l’Espagne, l’Allemagne ou les Pays-Bas. Et il en va de même pour la primavera milanaise…

1. Un système dépassé

 

Depuis 1962, le haut de la pyramide du système de formation italien n’a guère changé. Les joueurs des clubs de Série A et Série B entre 15 et 20 ans qui n’évoluent pas dans l’équipe professionnelle participent au championnat Primavera, tandis que les équipes de niveau inférieur participent au championnat Berretti, qui accepte également à l’instar de la Primavera, des équipes des deux meilleures divisions si ils en font la demande. Ces derniers, s’ils sont acceptés, font souvent évoluer les joueurs n’ayant pas leur place en Primavera. Depuis 1980, les moins de 16 ans ont un championnat, les Allievi. Acceptant depuis sa création les équipes des quatre premières divisions, c’est cependant toujours une società professionnel qui s’impose. Et ainsi de suite jusqu’au moins de 11 ans, pour qui est attitré le championnat Pulcini.

Ce modèle classique de championnat a laissé place aux Pays-Bas, en Espagne et en Allemagne, au système d’équipe réserve. La différence ? Ces équipes bis peuvent prendre part au championnat de seconde division et même participer pour le cas des Pays-Bas à la coupe nationale, permettant ainsi de se frotter à un niveau professionnel au plus jeune âge et s’aguerrir sur tous les plans possibles. Tous se sont inspiré du modèle français qui fut le premier à populariser le système de réserve, qui dès les années 90 permettaient à des jeunes d’évoluer en CFA. Les règles des équipes réserves sont spécifiquement adaptés pour favoriser l’éclosion des jeunes, ainsi en Espagne, les joueurs doivent avoir moins de 25 ans, et 6 joueurs au minimum doivent passer sous la barre des 23 ans pour qu’une équipe soit dans les règles. Il leur a fallu une génération pour que cette reforme fasse la différence, depuis, alors que l’Italie trustait les titres au Championnat d’Europe des Nations durant les années 90, elle a du, malgré un ultime succès en 2004, laissé sa place aux Pays-Bas par deux fois, et à l’Allemagne lors de la dernière édition, avec dans ses rangs des joueurs qui n’ont pas mis beaucoup de temps avant de se mettre en évidence chez les A.

 2. Une mentalité à part

 

Ainsi, le saut entre la Primavera et la Série A ou même Série B est trop grand, un écart qui fait qu’aucun jeune ne peut se targuer d’avoir un impact dans sa première année, dans des clubs qui ne savent pas perdre et qui préfèrent assurer avec des valeurs sures. Ce fût toujours plus où moins le cas en Italie.

Evoquée en 1965 puis passée en 1966, à la suite d’une nouvelle débâcle de la Nazionale, éliminée dès le premier tour de la Coupe du Monde sur une défaite contre la Corée du Nord, la fédération décide de fermer définitivement les frontières en jugeant cette mesure drastique l’unique solution pour redorer l’équipe nationale. Cette mesure sera justifiable seulement douze ans après, lorsque la Squadra prend la quatrième place en Argentine, avant de gagner quatre années plus tard en Espagne, ou seuls Dino Zoff et Franco Causio ont débuté leurs carrières avant la fermeture des frontières. Sur le plan des clubs, l’Italie qui restait sur trois succès en quatre Coupe des Clubs Champions par l’intermédiaire des deux clubs de Milan, avec seulement 27% en moyenne d’étrangers dans son équipe type, connaitra des heures plus sombres, avec une victoire et trois finales en 16 éditions de C1, deux victoires et une place de finaliste pour le seul Milan en C2 et une victoire en C3 remportée par la Juventus, sur ses neuf premières éditions. En 1980, le lobby des grands clubs italiens réussi a sauté le verrou, avec tout d’abord un, puis trois étrangers, tandis que plus tard, la Lega se mettra en adéquation avec les lois de l’Union Européenne : trois étrangers dont deux extracommunautaires seront autorisés, avant l’arrêt Bosman (ci-dessous au centre)qui en 1996, abolira toute notion de quota pour des joueurs communautaire de l’Union Européenne.

Entre temps, la Serie A est redevenu le plus grand championnat du monde, et attire par l’aspect financier et ainsi sportif, les plus grandes stars du football. Milan possède ses trois néerlandais, l’Inter aura ses trois allemands, le Napoli se lie de la filière sud-américaine et chaque club possède son étranger, jusqu’à ce que la première division en accueille environ soixante-dix, avant l’arrêt Bosman. Cette cause toute trouvée des mauvaises performances des clubs sur la scène européenne empêcha ces derniers et leurs dirigeants de se tourner vers un autre problème : la formation des jeunes, trop rapidement délaissée. Mais avec le regain de forme de la Nazionale, qui va enfanter une génération au biberon football, l’Italie va vivre sur tous les plans ses meilleures années, principalement grâce à la rigueur défensive et tactique des joueurs de cette génération pour la Nazionale, et grâce a un mix de ces qualités mêlées à de très grandes individualités et soutenues par des entraineurs qui ont marqué leur époque pour les clubs, tels Sacchi, Trapattoni ou encore Capello, ces deux derniers, enfants de Nereo Rocco, ce dernier guidé par Gipo Viani et influencé par Helenio Herrera.

L’émulation entre joueurs locaux et étrangers est alors parfaite, mais plus qu’une idéologie du sport et de la conséquence de la victoire, c’est les règles qui poussaient les décideurs à œuvrer de la sorte. Une fois le verrou Bosman sauté, c’est le déferlement du coté de chaque clubs. Dans un premier temps, seul les plus huppés peuvent se permettre de faire une razzia, Milan et l’Inter en tête. La Juventus qui saura passer le cap avec plus de douceur dominera par ailleurs la période. On passera ainsi à 263 étrangers évoluant dans le campionato, et chaque gros clubs possédant déjà un groupe pléthorique et rempli de joueurs de grandes qualités, au lieu de se tourner comme c’était obligatoirement le cas vers la formation, les clubs voulant préparer le futur ne recrutent plus que des valeurs sures, à savoir des jeunes étrangers qui passent rapidement titulaires dans des championnats avec moins d’argent et de notoriété sous la table (France, Pays-Bas, Amérique du Sud). Sur le plan de la Nazionale, le résultat ne se ressentira pas sur la génération pré-Bosman, mais désormais il n’y a plus d’arbre cachant la forêt.

3. Les règles contournées

 

« Nous sommes des maitres pour créer des lois et trouver ensuite le moyen de les contourner. » Phrase signée Arrigo Sacchi. Peu après le début de l’expansion du football hors d’Angleterre, l’Italie est l’une des terres prisées d’Europe. Véritable melting-pot d’anglais rejoint par les techniciens hongrois. Il en est de même pour les joueurs. La fameuse histoire veut que l’Inter Milan naisse d’une scission avec les pro-étrangers qui ne voulaient pas être bloqués par la rigidité des dirigeants qui voulaient rester le plus lombard possible. En la matière des extracommunautaires ou de transferts, aucune règle ne sera prédéfinie et les équipes se servent de la roublardise, rémunérant certains joueurs via des emplois fictifs. En 1926, le régime fasciste imposera une fermeture des frontières via la « Carta di Viareggio ». Cette convention permettra au football italien de passer au rang professionnel, et assouplira la règle des transferts qu’elle avait elle-même mise en place, permettant à un joueur italien de jouer désormais dans n’importe quelle ville et donc région du pays, et la création d’une division nationale, première grande étape avant la création d’un championnat à poule unique. Concernant les étrangers, les plus touchés seront les austro-hongrois, qui étaient déjà présent en masse dans le football italien, tandis que les sud-américains, moins nombreux, pourront à leur tour bénéficié de la roublardise des dirigeants italiens de l’époque, c’est la naissance du phénomène « oriundi ».

Ainsi, chaque società va rechercher les joueurs sud-américains ayant un lien de parenté avec un italien qui lui permettrait ainsi d’avoir la double nationalité. Cette méthode sera utilisée à un point tel que la Nazionale vainqueure des Mondiaux ’34 et ’38 jouera avec 9 oriundi. C’est durant l’après-guerre et la fin du régime fasciste en Italie que se popularisera les faux passeports, et incapable d’accepter la défaite de son équipe nationale, le gouvernement italien incitera un peu plus les étrangers à prendre un passeport via le Veto Andreotti. Cette règle n’aboutit qu’à l’échec et vient ensuite le fameux blocage des frontières de 1966. Au lieu de faire revenir des idéaux nécessaires à l’essence de la formation italienne, ces règles ne furent qu’une perte de temps où chaque dirigeant dépensait toute son énergie à tenter de les contourner et de jouer de ces textes. Et au lieu d’apprendre à insérer avec succès les jeunes, la mentalité voulait que le staff technique se braque sur le résultat, cherchant les pépites étrangères incontournables dans la lutte pour le titre. Ce qui est légitime pour un gros club. Aujourd’hui, ce vécu reste dans l’ADN des décideurs du football italien, qui a toujours eu une vision plus où moins mondiale.

4.  Des exemples modernes

Le principe actuel de Primavera mêlé à la politique de recrutement des directeurs sportifs font que fatalement, il n’y a presque aucune place dans un club pour sa promotion de jeunes, 16 joueurs à recaser dans un groupe déjà fourni est un parcours du combattant que les dirigeants ne veulent même pas intégrer à leur logique de recrutement. Coté Milan, ca s’est fortement ressenti, car si les années 80 où la globalisation n’avait pas encore été rendue possible et les problèmes financiers et sportifs de l’équipe ont rendu possible l’intégration massive d’une génération dorée, le principe de la formation a été rapidement lâché au profit de joueurs quasiment aussi jeune et déjà professionnel. Ces joueurs superflu voient leur contrat non-renouvelé, ou alors, si ils peuvent attirer des équipes de niveaux moindres, passent professionnels puis sont baladés à travers des prêts et co-propriété en espérant en tirer le maximum d’indemnité. En ajoutant à cela un système de championnat dépassé et aucun moyen mis dans les infrastructures de la formation, et on obtient des joueurs talentueux, formé au Milan, et épanoui ailleurs.

Alessandro Matri :

Formé au Milan, il sera même inclut dans le groupe pro et jouera 20 minutes de Serie A en deux saisons, mais on va rapidement conclure qu’il n’a pas le niveau pour le Milan, n’ayant pas un physique assez développé. Il est alors prêté en Serie C, et peinera à s’adapter, 5 petits buts en 32 matchs avec Prato, puis 13 buts pour 34 matchs joués à Lumezzane, avant de découvrir encore via prêt, la Série B par l’intermédiaire de Rimini, où il inscrira 4 buts en 28 matchs de championnat. Ce joueur est fatalement raté me diriez-vous ? Et bien Cagliari tente malgré tout le coup, et Davide Ballardini puis Massimo Allegri vont lui laisser l’opportunité de s’épanouir, pour arriver à marquer 13 buts en Série A l’an dernier, tout en égalant le record de Gigi Riva : marquer au moins un but sur sept matchs consécutifs. A 26 ans, il en est déjà à 9 buts et attire désormais le regard des grosses équipes dont le Milan… belle revanche pour lui.

Luca Antonelli :

Le latéral gauche international a bien été formé conjointement par Monza et le Milan, et fera également une bribe de match officiel avec le club (3 en une saison). Mais alors que Serginho est à la retraite, le club et Carlo Ancelotti lèguent le flanc gauche au duo Jankulovski-Favalli, sans laisser la moindre place à Antonelli. On lui réserve un prêt à Bari en Serie B, puis un passage à Parma en co-propriété avant de le céder définitivement en 2009. Indiscutable en club, il vient de rejoindre le Genoa où il côtoiera Alberto Paloschi, et fait désormais parti des joueurs installés par Prandelli en sélection.

Massimo Maccarone :

Big Mac a un pied en or… gâché par des mauvais choix de carrière. Formé au club, il ne fera jamais le poids aux yeux de la dirigeance pour l’insérer dans l’équipe première. Certainement trop occupé a acheté puis revendre Patrick Kluivert. Par la suite, les achats de Bierhoff et Shevchenko ont légitimement bloqué une place de titulaire pour l’une des révélations du Tournoi de Viareggio ‘98, on l’envoi donc en prêt et il mettra une saison à s’y retrouver, lorsqu’avec Prato, il inscrira 20 buts en 28 matchs de C2, puis céder illico à Empoli, il inscrira 26 buts en 68 matchs et piquera la vedette à Toto Di Natale. Son style plus attaquant de rupture et sa patte technique ajoutent de la valeur à ce rendement. Durant cette période, il se révèle chez les espoirs et deviendra même le premier joueur de Série B à jouer pour la Squadra Azzurra. Mais il choisit l’exil en Premier League et s’engage à Middlesbrough qui verse 13M€ d’indemnité de transfert pour l’obtenir. Malgré une première saison encourageante, le reste n’est pas glorieux.

Un prêt de 6 mois à Parma ou il n’a pas le temps de s’imposer avant d’être tout de suite renvoyé à Siena, de nouveau prêté pour les six derniers mois de la saison. Ses 6 réalisations ne lui permettront pas de retrouver la confiance à Middlesbrough ou il végéta une saison et demi, mais se mit en valeur dans la campagne de Coupe UEFA ou le joker Maccarone offrit un billet en demi-finale grâce à un but à la dernière minute contre Bale, avant de rééditer l’opération contre le Steaua Bucharest avec un doublé en prime. Mais ce n’est pas avec un rôle de remplacent de luxe qu’il pouvait peser dans une finale que le FC Seville expédia : 4-0. Retour en Italie à titre définitif du coté de Siena où il retrouve des couleurs et un défi, c’est le leader d’une équipe qui vise le maintien chaque année. Si il faillit la dernière saison, ses très bonnes prestations lui accorda l’intérêt…du Milan. Mais après avoir fait miroiter une grosse indemnité pour se séparer de lui, Siena le lâcha au bout du compte à Palermo pour 4.5M€, ou il loupa son intégration chez les rosaneri, avant de trouver un énième point d’ancrage : Sampdoria. Premier match, Coppa Italia et passe décisive contre… Milan, deux jours auparavant.

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