Andriy Shevchenko : itinéraire d’une légende inachevée (1/5)

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2006-2016. Cela fait tout juste 10 ans qu’Andriy Shevchenko a quitté le Milan, club où il avait tout gagné, pour rejoindre Chelsea, provoquant l’incompréhension de tout le peuple milanais. Alors qu’il fêtait ses 40 ans il y a quelques jours, ACM-Z a décidé de vous proposer un retour sur la carrière de l’ex numéro 7 rossonero, de ses débuts au Dynamo Kiev jusqu’à ‘son’ Euro 2012 organisé chez lui, en Ukraine.

Nous sommes le 14 décembre 2004, dans les studios de l’émission de Canal+, Le Grand Journal, à Paris. Alors que son nom est prononcé, accompagné des acclamations du public et d’un déluge de confettis dorés, voici Andriy Shevchenko qui s’avance : il descend quelques marches, dans son impeccable costume noir, s’approchant presque fébrilement du centre du plateau où trône l’un des trophées les plus convoités par les artistes du ballon rond.

Elle est enfin là, à portée de main, cette sphère de laiton recouverte d’or et posée sur un bloc de pyrite. L’Ukrainien reçoit enfin son Ballon d’Or, sous les regards bienveillants de Galliani, Leonardo et Braida, présents pour l’occasion. Est-ce l’apothéose de sa carrière ? Difficile à dire, tant elle est remplie de titres tous plus prestigieux les uns que les autres. Quoiqu’il en soit, cette récompense individuelle salue au moins la saison incroyable de Shevchenko. Lui, qui ne s’exprime que très rarement ailleurs que sur un terrain, apparaît à la caméra semblant presque gêné, avec un sourire timide et un unique hochement de tête comme signes de satisfaction.

Après Oleg Blokhine (1975) et Igor Belanov (1986) sous l’égide de l’URSS, il devient le troisième joueur ukrainien de l’histoire à ramener cette prestigieuse récompense sur le sol de sa terre natale, terre natale qui ne le quitte jamais longtemps : « ce Ballon d’Or, je veux le dédier au peuple ukrainien », assure-t-il après s’être accommodé de l’effervescence entourant l’instant. Cet attachement viscéral à l’Ukraine s’exprimera de différentes façons au cours de sa vie et avait déjà pris forme dès son plus jeune âge…

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Jeunesse d’une arme fatale

Andriy Mykolayovych Shevchenko (ou Андрі́й Микола́йович Шевче́нко en VO) naît le 29 septembre 1976 à Yahotyn avant de passer les premières années de sa vie dans le petit village de Dvirkivshchyna, à 110 kilomètres à l’Est de Kiev. En 1979, sa famille déménage pour s’installer dans le district d’Obolon, nouveau quartier de l’actuelle capitale ukrainienne, sur les bords du fleuve Dniepr.

Dans une famille où le patriarche Mykola Hryhorovych Shevchenko est praporshchik (grade de sous-officier le plus élevé) dans l’armée soviétique, la discipline est rude et le chemin du jeune Andriy semble tout tracé pour suivre la carrière de son père. A Kiev, avec sa sœur Olena, de trois ans son aînée, il intègre en 1983 l’école n°216, au sein de laquelle il commence à jouer ses premiers matches face à ses camarades et se révèle aussi être un adepte de la boxe, malgré une certaine réticence de sa mère Lyubov Mykolaivna Shevchenko.

Pourtant, trois ans plus tard et malgré des qualités déjà remarquées, il se voit refuser l’accès d’une école spécialisée dans le sport à Kiev, comme cela se faisait déjà beaucoup à l’époque soviétique. Ceci n’échappe pas à Aleksandr Shpakov, entraîneur au sein des équipes jeunes du Dynamo Kiev et adepte du scouting sur les terrains de quartier, qui s’empresse alors de rencontrer Lyubov et Mykola afin de les persuader de laisser leur fils intégrer le prestigieux club kiévien : « son père imaginait pour lui un futur dans l’armée… Alors je lui disais que le Dynamo serait l’idéal pour Andriy et que ça l’endurcirait, ce qui l’aiderait pour sa carrière militaire ». Outre le refus initial des parents d’Andriy qui veulent le voir réussir ses études avant d’intégrer l’armée, un autre contretemps de taille se dresse devant la carrière footballistique du futur Ballon d’Or…

En effet, en 1986, la République Socialiste Soviétique d’Ukraine est touchée par un désastre d’une ampleur sans précédent : le 26 avril à Pripyat, dans les environs de Tchernobyl,  le réacteur n°4 de la centrale nucléaire locale – sobrement baptisée Lénine – explose et dégage un nuage radioactif ayant des retombées sur toute la région et ses habitants.

Après le silence initial des autorités soviétiques, qui aura duré plusieurs jours, il est notamment décrété que toutes les écoles de la ville de Kiev – située à une centaine de kilomètres seulement au Sud du lieu de l’accident – sont à évacuer loin des zones pouvant être contaminées. Comme il l’évoquait près de 20 ans plus tard, Shevchenko avait été très affecté par l’événement : « On savait juste que quelque chose de terrible venait de se produire et on nous avait évacué. Pendant trois ans, on n’a jamais voulu nous dire ce qui s’était exactement passé. Je ne pouvais m’empêcher de penser au petit village à côté de Tchernobyl où les habitants avaient dû partir en pleine nuit sans pouvoir préparer la moindre valise. Si mes buts permettent à ces personnes qui souffrent encore aujourd’hui de sourire un peu, alors je leur dédie mon succès. ».  

Ainsi, à 9 ans et comme tant d’autres enfants, Andriy se retrouve sur la route en direction des bords de la mer Noire et la Crimée, lieu de villégiature habituellement privilégié en Ukraine. Au cours de cet exil forcé, il ne délaisse pas pour autant le football et, à son retour dans la capitale trois mois plus tard, ses parents se sont laissés convaincre : après avoir de nouveau été contactés par le Dynamo Kiev via Aleksandr Lysenko qui avait pris la suite de Shpakov au sein du secteur jeunes, Lyubov et Mykola autorisent donc Andriy à intégrer le club fondé en 1927 par la GPU, la police politique soviétique ancêtre du KGB.

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Initialement aligné au milieu de terrain, il est rapidement installé sur le front de l’attaque des différentes équipes de jeunes parmi lesquelles il évolue. Au printemps 1989, Shevchenko se rend pour la première fois à ‘l’Ouest’, à l’occasion d’un tournoi à Cologne (Allemagne) avec l’équipe d’Ukraine junior. En 1990, quatre ans après son arrivée au Dynamo, il participe avec son équipe des moins de 14 ans à la Ian Rush Cup au Pays de Galles, du nom de l’attaquant aux 657 matches joués pour le Liverpool FC, et il termine meilleur buteur du tournoi, ce qui lui vaut de recevoir en guise de récompense une paire de crampons portée par le joueur gallois.

A cette même période, un autre événement historique majeur se déroule en Ukraine : les élections législatives locales permettent au Parlement d’adopter la Déclaration sur la souveraineté politique de l’Ukraine le 16 juillet 1990. Là encore, le jeune Andriy est un témoin privilégié : « C’était difficile pour les jeunes de mon âge de se projeter dans le futur à cause de l’incertitude qui régnait à l’époque… Heureusement, le football m’avait trouvé ! » L’année suivante, ses talents d’attaquant incisif explosent au grand jour puisqu’il devient là encore meilleur buteur de l’ultime championnat d’URSS des moins de 16 ans.

C’est à cette même période qu’il se rend pour la première fois en Italie, toujours pour une compétition de jeunes, à Naples puis à Milan, où ses performances sont déjà scrutées par les émissaires des plus grands clubs italiens… Toutefois, tout n’est pas insolente réussite dans la carrière de Sheva : en 1992, ses capacités physiques s’avèrent insuffisantes pour intégrer l’Université nationale d’éducation physique et du sport d’Ukraine à Kiev. Le paternel perd patience, peut-être est-il temps de laisser le football de côté afin de se préparer un véritable avenir… Mais Andriy ne lâche pas et, avec l’aide de ses entraîneurs, il arrive à convaincre ses parents que son talent lui permettra d’atteindre l’équipe professionnelle du Dynamo. Et bien lui en a pris !

Au cours de la saison 1992-1993, il connaît ses premières convocations au sein de l’équipe réserve du Dynamo, alors entraînée par Vladimir Onischenko, ex-attaquant du club et de la sélection soviétique : il y joue six matches à seulement 16 ans avant d’intégrer définitivement le groupe l’année suivante, se permettant d’en être le meilleur buteur. Le 20 octobre 1994, seulement deux ans après l’avoir promis à ses parents et à tous justes 18 ans, Shevchenko joue son premier match en équipe première du Dynamo Kiev face au Shakhtar Donetsk. L’homme qui le lance dans le grand bain n’est autre que József Szabó, né en Hongrie mais milieu de terrain marquant du Dynamo et de l’équipe d’URSS avec laquelle il prend part aux Coupes du monde 1962 et 1966.

Cette saison-là, Andriy ne marque qu’à une seule reprise en championnat, le 1er décembre contre Dniepropetrovsk, et s’illustre déjà par un but face au Bayern Munich pour son deuxième match de Champions League. Il termine ce premier exercice chez les professionnels avec le titre de champion d’Ukraine – le premier d’une série de cinq titres consécutifs – et, surtout, le 25 mars 1995, il connaît sa première sélection avec l’équipe nationale d’Ukraine lors d’un match face à la Croatie comptant pour les éliminatoires de l’Euro 1996.

Son premier but avec l’équipe nationale devra quant à lui attendre sa quatrième sélection, en mai 1996, et un match amical face à la Turquie. Des années plus tard, se remémorant l’échec qu’il avait connu pour rentrer à l’université, il déclara : « Cette année-là, je pense que mon père a apprécié la façon avec laquelle j’ai tenu ma promesse. » A l’orée de la saison 1995-1996, il est désormais un élément à part entière de l’équipe menée par Szabó. Il termine ce premier exercice complet chez les professionnels avec un total de 25 buts inscrits en 45 matches, toutes compétitions confondues, glanant par la même occasion le surnom d’ « arme fatale » de la part des supporters du Dynamo.

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Le titre de champion remporté en 1995 avec le Dynamo Kiev

Une nuit à Barcelone

Une fois encore, un nouvel obstacle se dresse sur la route de sa progression : la saison de la confirmation attendra puisqu’une blessure importante au ménisque lui fait manquer une bonne partie du nouvel exercice. Pourtant, l’année 1997 lui permet de faire la rencontre la plus importante de sa carrière. En effet, Valeriy Lobanovskyi – l’entraîneur aux deux Coupes des Coupes remportées par le Dynamo et sélectionneur de l’URSS pendant plusieurs années – succède à József Szabó sur le banc du club kiévien et deviendra le mentor de Sheva.

Lobanovskyi aura un impact considérable sur la carrière du joueur de 20 ans : « Lobanovskyi est le Dieu, le père du football ukrainien. […] Il m’a influencé à tous les niveaux : il a complètement changé ma vision du football et ma façon de penser en tant que personne. […] Lorsque je l’ai rencontré, je pensais seulement à moi sur le terrain. Il m’a expliqué ce que voulait dire ‘travailler pour le collectif’ : un attaquant doit créer des actions et être le premier défenseur. Vraiment, il a beaucoup changé ma vision du football. Il nous a aidés à comprendre qu’avec la concentration, l’envie et le sens du collectif, nous pouvions battre n’importe quel adversaire, même s’il était plus fort que nous. »

Maître tacticien de haut niveau et toujours en avance sur son temps pour comprendre les évolutions du football, Lobanovskyi reçoit la mission de faire en sorte que le Dynamo ne dépende plus uniquement de sa légende – construite lorsqu’il en était déjà l’entraîneur ! – et retrouve ainsi de sa superbe sur la scène européenne. C’est donc en s’appuyant essentiellement sur le formidable duo offensif composé de Serhyi Rebrov et Andriy Shevchenko que le nouvel entraîneur entend reconquérir l’Europe. Bien que la route s’avère compliquée, le Dynamo – et Sheva avec – se signale particulièrement lors de l’édition 1997-1998 de la Champions League…

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FC Barcelone – Dynamo Kiev, 22 octobre 1997

Cette année-là, le club de la capitale ukrainienne se retrouve dans le groupe C avec Newcastle, le PSV Eindhoven et surtout le FC Barcelone de Figo et Rivaldo, entraîné par Louis Van Gaal. Le 22 octobre, à Kiev, les locaux s’imposent 3-0 face à un Barça qui apparaît comme complètement inoffensif face au système mis en place par ‘le Colonel’ Lobanovskyi. Après cette défaite monumentale, l’Europe du football entière s’attend à un sursaut d’orgueil des catalans, mais c’était sans compter sur le fait que Shevchenko avait décidé de se découvrir enfin aux yeux du monde…

Le match retour intervient quelques jours après, le 5 novembre, et Sheva illumine le Camp Nou grâce à un triplé en une mi-temps : deux buts de la tête où le gardien Vítor Baía est à chaque fois devancé, plus un pénalty qu’il avait lui-même obtenu et qu’il transforme aisément après une longue course d’élan, qui en appelle d’autres… En somme, la soirée parfaite de l’attaquant complet, avec une victoire 4-0 à la clé. « Après ça, je ne pouvais plus me cacher ! » Finalement, le Dynamo est éliminé au tour suivant, en quart de finale par la Juventus, future finaliste de l’épreuve.

Au niveau des statistiques, Shevchenko termine cette saison avec 36 buts inscrits en 45 matches joués, toutes compétitions confondues. La suprématie nationale n’étant pas contestée, rendez-vous est pris avec l’Europe pour l’édition suivante. Le numéro 10 du Dynamo se contente de marquer à seulement trois reprises lors de la phase de poules de Champions League, dans un groupe E composé du Panathinaikos, du RC Lens et d’Arsenal. La machine à marquer se met en marche lors des matches couperets : « Ça devait dépendre de ma concentration… J’ai toujours joué les matches importants avec une motivation et un investissement décuplés. »

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Arsenal – Dynamo Kiev, 21 octobre 1998

En quart de finale, c’est le Real Madrid qui se dresse en travers de la route du Dynamo Kiev : Shevchenko inscrit sobrement les trois buts qui permettent d’envoyer son club en demi-finale (1-1 ; 2-0) face au Bayern Munich. Le match aller se termine sur le score de 3-3, avec un doublé de Sheva et alors que le Dynamo menait 3-1 dans son stade, puis l’élimination est actée au match retour après une courte défaite 1-0. L’attaquant ukrainien termine meilleur buteur de cette édition et troisième de l’élection du Ballon d’Or 1999, derrière Rivaldo et David Beckham.

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Valeriy Lobanovskyi

Désormais, Andriy Shevchenko est reconnu dans toute l’Europe – « J’ai découvert un diamant » disait Lobanovskyi – et son transfert n’est plus qu’une question de jours. Déjà, le Milan, Manchester United et le Real Madrid étaient entrés en contact avec les dirigeants du Dynamo Kiev. Face à cette affluence de demandes, le joueur reste souvent à l’écart des négociations, comme il le révèlera en 2006 : « On ne m’avait pas vraiment laissé le choix. Tout avait été décidé par le Dynamo mais de mon côté, je voulais aller au Milan. Lorsque j’avais 14 ans, j’avais visité San Siro et j’avais été émerveillé. Depuis, je rêvais de devenir un grand footballeur dans ce stade et je suis très fier d’y être arrivé. »

Quoiqu’il en soit, dès le mois de mai, Adriano Galliani remporte la mise et Sheva rejoint le Milan à l’été 1999 contre un chèque de 23 millions d’euros à l’attention du Dynamo, ce malgré les nombreuses voix qui s’élevaient, doutant des capacités d’un joueur issu des pays de l’Est à s’imposer dans un grand championnat de l’Ouest…

Le second acte de ce dossier est à retrouver demain sur ACM-Z.

  • Beswinger

    Merci pour l’article , j’adore ce joueur , il m’a tellement apporté en sensations 🙂

  • Jonah Lazzarotto

    J’ai hâte de la deuxième partie

    • Beswinger

      tu l’as dit 🙂